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Doute.
Le vertige est un élément essentiel dans mon travail. Celui-ci me fait parfois penser à une bulle de verre avec une tour Eiffel sous la neige. Il suffit de la bouger légèrement pour déclencher une tempête. Les pensées, tels les flo­cons de neige, flottent librement sans points de repère. Puis, dans la bulle de verre le calme revient et la neige finit par retomber. Quant à moi, après chaque tempête, je dois non seulement ranger la neige mais aussi reconstruire la tour. Ephémère et fragile comme un château de cartes, ce nouvel édifice ne dure que jusqu'au prochain blizzard. Immergée dans un monde fluide, je ne cherche ni l'essence des choses ni une forme idéale, ultime. Explorant l'in­stable et l'incertain, je suis entraînée par le vertige qui efface toutes les limites: réalité/illusion, sujet/objet, bien/mal. C'est aussi séduisant que risqué.

Réel.
A cause de son vertige, Scottie, le héros hitchcockien incarné par James Steward, devient le centre d'une incroyable intrigue. Incapable de monter au sommet d'une tour, il ne peut empêcher ce qu'il croît être le suicide de la femme qu'il aime. En réalité il s'agit d'une mise en scène visant à cacher le meurtre d'une autre femme et Scottie devient un témoin à décharge idéal pour l'assassin. Ignorant la supercherie et le fait que sa bien-aimée est compli­ce du meurtre, Scottie sombre dans la dépression. Incertitude, perte du sens de la réalité, perte d'équilibre, revien­nent de manière cyclique tout au long du film. Le spectateur est pris dans une spirale de faux-semblants, fausses identités, simulacres. La vérité des faits et l'identité des personnages étant constamment remises en cause, le réel semble impossible à saisir. Vertigo est une mise en abîme du doute. Ce tourbillon, apparemment destructeur est chargé pourtant d'une énergie inverse. C'est elle qui permet à Scottie de surmonter la dépression et d'entreprendre l'enquête pour connaître la vérité. Son vertige devient la clé pour comprendre la manipulation dont il fut l'objet et ainsi guérir sa phobie. Paradoxalement, la rupture avec le réel lui permet d'y revenir.

Ambiguïté.
Dans la peinture des années 80, le langage de signes que j'utilisais se décomposait comme un texte sur l'écran d'or­dinateur touché par un virus. Le tableau était une trace, une surface sur laquelle apparaissaient et disparaissaient l'image et le sens. Oscillant entre l'ordre et le chaos, il créait un rythme. Plus tard, le même mouvement brouillait la limite entre le visible et l'invisible, l'illusion et la surface picturale. Aujourd'hui, les images que je crée avec les jeux de miroirs n'enregistrent plus le vertige, elles le produi­sent. Ici le trouble vient de l'excès d'ordre. La multiplica­tion infinie de reflets symétriques désoriente le regard jus­qu'à la nausée. En même temps elle fascine. C'est un spectacle ambigu, angoissant et hypnotique à la fois. Pris de vertige l'individu risque la folie, l'aliénation, la perte d'identité. Pour le groupe - c'est le danger du fanatisme. Les vues aériennes surpeuplés des Boîtes Noires, et les non lieux vides des Microespaces, sont des répliques vir­tuelles des réalités contemporaines. Elles défient le regard dans un univers saturé d'images et interrogent la place de l'individu dans une société normative. Résurgences de photographies de masses des années 20-30, elles sont un miroir déformant du monde actuel.

Fusion.
La quête du vertige, tant physique que symbolique, est omniprésente. Elle l'est plus que jamais aujourd'hui, dans nos sociétés laïques, atomisées. Lorsque je m'interroge sur sa pérennité dans l'art et l'attraction qu'il exerce, le ver­tige m'apparaît comme une réponse archétype à la chute. Tomber, plonger, sombrer, s'engloutir, exprime peut-être, paradoxalement un désir de retourner au paradis. Perdre la conscience de soi, fusionner avec le monde (la nature, l'autre, Dieu) viseraient à se libérer du poids de la solitude et de la responsabilité. Comme le fait le héros du Grand bleu de Luc Besson qui, amoureux d'un dauphin, disparaît avec lui dans les profondeurs de la mer...

Écart.
Bien qu'il plonge dans l'infini, le vertige n'est pas synonyme de sublime. Ce dernier, sentiment du pur esprit, sépa­re et protège le sujet désincarné de l'incommensurable chaos de la nature. Le vertige en revanche, entraîne dan­gereusement l'esprit et le corps. Qu'en est-il de mes images? Vues panoramiques, intérieurs sans murs enregistrés par la caméra de surveillance, elles sont un lointain écho des paysages de Caspar David Friedrich, exaltation romantique en moins. Le spectateur occupe la place du rêveur solitaire, séparé du spectacle qu'il contemple. Pris de vertige visuel, il demeure à l'écart. Car la vue d'une maquette miniaturisée n'est pas une immersion sensorielle.

Zofia Lipecka